Le merveilleux monde du capitalisme sans faillite

La Réserve fédérale sauvera tout l’argent de tous les déposants de toutes les banques. La crise bancaire ne s’invitera pas en France, et n’aura aucune conséquence ; les taux montent, les déficits s’empilent, la dette s’accumule mais ce n’est pas grave, nous dit Bruno Le Maire, le vaillant ministre du quoi-qu’il-en-coûte.

Pour beaucoup de commentateurs, la Silicon Valley Bank – qui opérait au nez et à la barbe des instances de régulation et de contrôle – n’a pas commis d’erreur.

Cette faillite serait simplement due à Jerome Powell, une brute qui s’obstine à augmenter les taux directeurs, mettant à feu et à sang le marché obligataire et le monde financier confortablement adossé à des taux bas et qui ne pouvaient jamais augmenter.

La vision mainstream : SVB est une banque honorable

La SVB était la banque des start-ups et de la tech, honorablement connue et ayant pignon sur rue. Elle a voulu faire fructifier les dépôts à vue que ses entreprises clientes lui confiaient. 

Elle a investi dans d’excellents bons du Trésor américain sans se livrer à de sauvages spéculations. Certes, elle ne s’était pas couverte contre une baisse de ces titres ; mais l’aventure des fonds de pension britanniques qui ont connu la même crise en octobre 2022 a montré qu’en pratique l’assurance ne fonctionnait pas : les fonds ont été mis à genoux par l’augmentation des primes sur la baisse des Gilts britanniques qu’ils possédaient. À quoi sert une assurance si payer la prime vous met en faillite ?

Et puis, où était tourné le regard d’aigle des instances de surveillance ? Si les opérations de SVB étaient si coupables, comment se fait-il que la banque n’ait pas reçu un petit message : 

« Coucou, Savez-vous que quand les taux montent, le prix des obligations baissent ? C’est dangereux de jouer avec les dépôts des clients car s’ils veulent reprendre leur argent, c’est en un clic de souris ; ils n’aiment pas attendre, surtout ceux de la Silicon Valley. Vous, petit coquin, vous n’écoutez pas attentivement le bon Jerome Powell qui veut que les taux montent ; vous devrez vendre à perte pour rendre l’argent des déposants. Arrêtez ça ou nous allons vous retirer votre licence bancaire. Votre contrôleur préféré qui ne vous veut que du bien. Bisou, à plus ».

D’après des sources anonymes et bien informées, ce message n’est jamais parvenu… Mais un directeur de la SVB a eu le temps de vendre ses actions avant que le cours de sa banque s’effondre…

Comment perdre avec de l’argent qui n’existe pas ?

J’ai l’impression de radoter mais la plupart des gens méconnaissent la façon dont le système monétaire et bancaire moderne fonctionne.

Il est désormais normal de prêter de l’argent qui n’existe pas. La monnaie est créée par une banque centrale. Dans ce système, la capacité d’emprunt remplace la capacité d’épargne.

Les banques ne prêtent pas les dépôts qui leur sont confiés, mais bien plus d’argent que ça, dans une proportion de plus de 20 fois leurs fonds propres (l’argent de la banque qui appartient vraiment à la banque : celui que ses actionnaires ont mis au pot).

La réglementation de tout ce trafic monétaire et d’influences parle de fonds propres « pondérés des risques ». Si une banque prête à son État de tutelle, la règle en vigueur dit que le risque est nul. Donc une banque peut prêter à l’infini, sans geler de fonds propres en contrepartie si elle prête à la gracieuse main qui lui a octroyé sa licence bancaire. On mord rarement la main qui vous nourrit.

Ce système a un immense avantage : la vie est belle pour les États et leurs gouvernements car la capacité d’emprunt est infinie même si leur capacité d’épargne est nulle. Or, les besoins de financements d’idées idiotes de politiciens sont gargantuesques.

« Tout va donc pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles », comme disait le Candide de Voltaire (le même Voltaire qui écrivait qu’« une monnaie papier, basée sur la seule confiance dans le gouvernement qui l'imprime, finit toujours par retourner à sa valeur intrinsèque, c'est à dire zéro »).

Et vous remarquerez, cher lecteur, que la SVB prêtait à l’État fédéral américain, ce qui est le moins-que-zéro risque.

Un système monétaire absurde qui encourage le pire

Évidemment, ce système encourage les idées les plus folles.

Une start-up, par exemple, ne s’autofinance pas en épargnant ses bénéfices pour les réinvestir. Ça, c’était du temps de l’économie de grand-papa ou c’est digne du boulanger du coin. Une petite croissance anémique où on construit à partir de ce qu’on a déjà gagné. 

Une start-up digne de ce nom fait des « tours de table » et « lève des fonds » (autrement dit, elle trouve des gens qui vont lui prêter de l’argent qui n’existe pas) ; ensuite, elle croque cet argent pour payer ses fondateurs (qui ont eu une idée géniale), sa communication, ses développeurs, etc.. Si elle fait quelques bénéfices en consommant ce capital fantôme, il y aura d’autres levées de fonds, car cela prouve le génie de l’idée initiale des fondateurs : l’argent qui n’existait pas produit de l’argent qui existe vraiment ! 

Alléluia, miracle de la monnaie qui repose sur la foi.

Et roule ma poule, vous avez compris l’alchimie financière… C’est ainsi que se sont gonflées les bulles internet et les bulles de la tech. Plus les taux sont bas, plus il y a d’idées géniales à tester.

Pourquoi faire faillite puisqu’il y aura toujours de l’argent ?

Le plus beau et le plus merveilleux est cependant à venir. Dans ce système, la faillite est éliminée d’office. Quand il faut de l’argent, les autorités peuvent toujours en créer.

Revenons à la SVB. En principe, les dépôts ne sont garantis aux États-Unis que jusqu’à 250 000 $. Tout ce qui est au-dessus ne l’est plus. 

90% des dépôts de la SVB étaient supérieurs à ce montant (souvenez-vous, l’argent des levées de fonds qui couvre souvent 1 à 3 ans d’exercice de ces entreprises de la tech).

Si la SVB était en faillite, ces entreprises se retrouvaient dans l’impossibilité de payer leurs employés, leurs fournisseurs,… Du coup, il a été décidé que les obligations de l’État fédéral que détenait la SVB seraient reprises à leur valeur nominale. 

La Réserve fédérale a donc racheté des bons du Trésor américain au-dessus des prix du marché et donné l’équivalent en argent frais à la SVB. Et hop ! On a bien sûr trouvé un acronyme pour éviter d’appeler cela « création monétaire » ou « planche à billets ». Pourtant, la garantie des dépôts, c’est simplement cela : la planche à billets.

« Le plan de sauvetage incite aux comportements à risque, apprenant aux gros déposants qu’ils peuvent jeter de l’argent dans des banques à risque sans avoir à se diversifier ou faire preuve de diligence. »

Vivek Ramaswamy, entrepreneur de la biotech, candidat à la primaire du parti républicain pour 2024, The Wall Street Journal

Notez bien que c’est une bonne nouvelle pour les petits ou gros déposants, même en Europe. Inutile de prendre des précautions, de vous renseigner sur votre banque, de fractionner vos dépôts, de vous embêter avec des espèces. La planche à billets vous remboursera vos dépôts en cas de faillite bancaire.

Et Crédit Suisse ? La banque helvète – toujours trop grosse pour faire faillite depuis 2008 - est dans de sales draps et voilà que son gros actionnaire saoudien refuse de mettre encore au pot. Eh oui : le pétrole n’a pas la cote en ce moment, peut-être que les Bédouins boudent… Selon le Financial Times, Crédit Suisse est allé frapper à la porte de la Banque Nationale Suisse.

Comment ? Les assureurs aussi !

Mais il n’y a pas que les banques. Quid des assureurs et des fonds de pension ? Eux aussi ont beaucoup d’obligations souveraines. Et si les assurés demandent à remettre la main sur leur argent ou s’il faut verser les pensions alors que les marchés chutent, il faudra bien qu’ils vendent à perte.

Le 22 février, un petit assureur italien, Eurovita, a été placé sous administration temporaire et son autorité de tutelle a demandé au britannique Cinven, son gros actionnaire, de remettre 100 M€ dans sa filiale.

Reuters :

« Eurovita, détenue par Cinven, a vu ses réserves de liquidités épuisées par l’envolée soudaine des rendements obligataires au cours du second semestre de l’année dernière, qui a frappé la valeur de ses avoirs en obligations d’État, constitués en grande partie d’émissions françaises et allemandes. »

Les banques qui ont distribué les produits d’Eurovita pourraient aussi devoir mettre la main à la poche continue la dépêche. Car en fait, 100 M€ ce n’est pas assez. Pour être à l’aise, il faudrait 400 M€.

À moins que finalement la Banque centrale européenne ne rachète les OAT françaises et les Bund allemands détenues par Eurovita. Elle le fait bien déjà pour les banques. Et ce sont des obligations de si belle qualité ! 

Oh mais dites-donc, finalement, il semblerait que ça craque de tous côtés. Le beau monde de la finance commence à craquer. Des taux à 4% ou 2% - selon le côté de l’Atlantique -, c’est trop difficile à supporter.

Mais au fait pourquoi les États empruntent-ils ? Pourquoi ce simulacre ? Qu’ils impriment directement ce dont nous avons besoin. Les assignats, les Reichmarks, la Hongrie, l’Argentine, le Zimbabwe,… C’est cela qu’il nous faut !

Un État ne peut pas faire faillite tant qu’il a la main sur la planche à billets. Il ne peut faire que « défaut », s’il a été assez stupide pour émettre de la dette dans une monnaie étrangère.

La facture, elle, est toujours payée par les citoyens en vrai argent qu’ils ont déjà gagné.

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