Spéculateur en gaz et électricité malgré vous
Le 30 juin prochain, se terminent les contrats « gaz tarif réglementé ». Si vous êtes consommateur et abonné au gaz, vous serez contraints de faire des paris sur l’évolution des cours internationaux de l’énergie dans la durée pour souscrire un nouveau contrat.
Il ne faut pas attendre de l’ouverture à la concurrence de la fourniture d’électricité ou de gaz une baisse de prix pour les consommateurs, contrairement à ce qui s’était passé avec les télécommunications et le transport aérien.
En fait, cette concurrence est presque totalement factice. Elle n’est effective que sur une infime partie liée aux services : relevés de compteur et édition de facture.
Une concurrence illusoire
Auparavant, le gaz était fourni par GDF qui en avait le monopole. La créativité de GDF se limitait à un contrat unique et un « tarif réglementé de vente » ou TRV. Puis GDF est devenu Engie, dont voici la subtile grille tarifaire en 2023 :
Comme vous le voyez, si vous consommez plus parce que vous utilisez le gaz comme moyen de chauffage, l’abonnement est un peu plus cher mais le tarif du kWh est un peu moins cher.
Pour bien comprendre ce qui va vous arriver avec le gaz, il faut revenir à ce qui s’est produit avec l’électricité.
Lors de la privatisation d’EDF, la partie réseau électrique est devenue ERDF, rebaptisée en Enedis. Le réseau, ce sont les centrales, les lignes aériennes ou enfouies, les transformateurs, les compteurs. EDF ne garde que la distribution : abonnement, édition et recouvrement des factures. Même le compteur qui est chez vous appartient à Enedis. La production et la distribution d’électricité sont donc toujours sous le monopole d’Enedis. Enedis stabilise le réseau en s’assurant que l’offre de courant est à chaque instant adaptée à la demande et détient l’exclusivité de ce qui passe dans les fils jusqu’à l’aval de votre compteur.
Pour le gaz, la situation est très similaire. Le gestionnaire des tuyaux de gaz est GRDF, rebaptisé Engie après la fusion entre GDF et Suez. Les tuyaux appartiennent aux collectivités locales qui en délèguent l’exploitation à Engie. Il n’est bien sûr pas question d’installer autant de tuyaux que de types de gaz. Un seul tuyau arrive à chaque point de distribution et les tuyaux gérés par Engie collectent du gaz de toutes les provenances. Ce qui passe dans les tuyaux et l’acheminement sont toujours sous la coupe d’Engie. Avec une facilité par rapport à l’électricité : le gaz se stocke facilement et longtemps contrairement à l’électricité.
Comme pour les tarifs de l’électricité, le gouvernement aura la haute main sur les tarifs de gaz qu’Engie facturera aux nouveaux prestataires français. Souvenez-vous du fameux tarif ARHEN (accès régulé à l’électricité nucléaire historique) de l’électricité nucléaire facturée à perte par Enedis à EDF et à ses concurrents…
Avant la guerre russo-ukrainienne, la France importait son gaz naturel de Norvège (36 %), de Russie (17 %), des Pays-Bas (8 %), d'Algérie (8 %), du Nigéria (7%) et du Qatar (2%). Les prix d’achat par Engie – le grossiste en situation de monopole - sont déterminés par les marchés internationaux. Mais pas nécessairement les prix de vente au détail en France sur lesquels le gouvernement aura son mot à dire.
Ce qui est véritablement ouvert à la concurrence, ce ne sont donc que les services liés à l’abonnement et à la facturation. Des services à maigre valeur ajoutée depuis l’avènement des compteurs dits communicants (qui ne demandent même plus de main d’œuvre fiable pour être relevés). Ces compteurs, qui sont la propriété d’Enedis ou Engie, sont capables à chaque instant de remonter ce que vous consommez au prestataire auprès de qui vous avez souscrit votre abonnement.
Les différents contrats et abonnements disponibles auprès des nouveaux prestataires
Des comparateurs privés existent pour vous faire une idée des tarifs et offres actuelles, ainsi qu’un comparateur public, les fonctionnaires s’empressant toujours de nous faire croire qu’ils nous simplifient les tâches qu’ils s’ingénient à nous compliquer.
Comme pour l’intelligence artificielle de ChatGPT, n’en attendez pas de miracle.
Disons déjà que les prix des abonnements se tiennent. Ce n’est pas ce poste qui va faire la différence. Quant au prix du kWh de gaz, il est souvent substantiellement plus élevé chez les concurrents d’Engie lorsque j’ai fait la simulation dans mon cas (j’utilise la sous-marque d’Engie « Gaz tarif réglementé »). Et si vous avez la faiblesse de croire aux promesses de « gaz vert », les prix explosent.
La décision de fond que vous aurez donc à prendre est : prix fixe durant une certaine durée ou prix variable selon les prix de marché ? La plupart des prestataires proposent ce choix et font preuve dans ce domaine d’une certaine créativité.
C’est là que vous devez vous transformer en trader à moyen terme car en général les durées d’engagement sont d’un an et les prix bloqués pour trois ou quatre ans.
Si vous pensez que les prix du gaz vont augmenter, une solution d’engagement à tarif fixé (mais supérieur aux prix actuels) vaut la peine d’être tentée. Si, au contraire, vous pensez que les prix internationaux vont continuer à baisser ou rester stables, ce n’est pas une bonne idée.
Pour vous forger une opinion, je ne peux que vous conseiller de lire les chroniques d'Henry Bonner, qui suit le marché international du gaz car la hausse des énergies fossiles fait partie de notre transaction de la décennie. Vous aurez une bonne idée des paramètres en jeu.
Les arguments pour la baisse à terme des prix du gaz
Comme le conflit en Europe a mis en évidence la fragilité des contrats d’approvisionnement et des gazoducs (susceptibles de sabotage par des belligérants ou des terroristes), la production de gaz naturel liquéfié (GNL) et son transport s’organisent. À terme, l’Europe importera du GNL depuis les États-Unis, qui mettent en service des installations qui n’avaient pas auparavant de débouchés viables. Plus de gaz devrait donc arriver sur les marchés.
Les arguments pour la hausse à terme des prix du gaz
La demande en gaz devrait augmenter. Aujourd’hui, l’électricité d’appoint des pays qui se sont engagés dans les énergies dites renouvelables (mais intermittentes) est surtout produite par des centrales au charbon. Or les centrales au gaz sont beaucoup moins polluantes que les centrales au charbon. La migration progressive vers le gaz est donc prévue par les climato-anxieux qui prétendent éradiquer le CO2 émis par les activités humaines. Plus on prétend « décarboner » avec des énergies intermittentes, plus il faut brûler de gaz pour compenser les nuits (ou les jours peu ensoleillés) sans vent.
Par ailleurs, ces besoins supplémentaires en provenance des pays qui ont renoncé à l’énergie nucléaire se cumulent avec ceux des pays qui sont en cours de rattrapage industriel et ne disposent pas de nucléaire civil.
Les spéculateurs avisés essaient de prendre des positions gagnantes mais inversement corrélées. Ainsi, vous vous dites « je pense que le prix du gaz va monter » et vous optez pour un contrat bloqué avec, supposons, quatre ans d’engagement. Si les prix du gaz baissent durant ce laps de temps, vous aurez perdu de l’argent. Mais vous pouvez neutraliser cette perte possible si vous investissez une petite partie de votre épargne dans une entreprise du secteur du GNL qui affichera des gains parce que son activité aura contribué à faire baisser les prix du gaz sur le marché international.
À moyen terme, le contrôle des prix par les gouvernements se retourne toujours contre les consommateurs.
À long terme, nous pensons que les cours des énergies fossiles s'apprécient pour deux raisons : un manque d’investissement qui va raréfier l’offre et une perte de pouvoir d’achat des monnaies.