Toutes les devises semblent perdre pied
Par Simone Wapler
Le Japon, la France, les États-Unis sont dans des situations budgétaires désastreuses. Confrontés au mur de la dette, les gouvernements recourront aux vieilles recettes : laisser filer leurs devises.
Les Japonais ont vendu en juillet 2024 de la dette française. Pour 1 320 Mds de yen soit environ 8 Mds€. Ce n’est bien sûr pas grand-chose face à notre stock de dettes qui représente 3 200 Mds€. C’est cependant suffisant pour que Bloomberg qualifie ce mouvement d’ « exode des Japonais », effrayés par les « turbulences politiques » françaises.
Mais ce n’était pas suffisant pour provoquer une chute, c’est-à-dire une hausse de taux significative, de la dette française.
Le Japon avait d’ailleurs déjà vendu massivement de la dette française en 2017 et trois fois plus qu’en juillet 2024, comme le rappelle ZoneBourse :
« Les investisseurs japonais, grands acheteurs d'obligations étrangères, dont la plupart des avoirs européens se trouvent en France, sont au centre de l'attention. Les promesses de Mme Le Pen - aujourd'hui abandonnées - de sortir la France de l'Union européenne et de l'euro ont ébranlé les marchés il y a sept ans. Avant l'élection présidentielle française de 2017, que Mme Le Pen a perdue face à M. Macron, les investisseurs japonais ont vendu pour quelque 26 milliards d'euros d'obligations d'État françaises, ce qui constitue un record, selon Barclays. »
Le Japon, pionnier de la faillite publique ?
Il faut aussi se souvenir que le Japon est plus endetté que la France (264% de son économie, soit plus du double de la France) et reste en proie à une déflation chronique depuis les années 1980, date de la déflagration de sa bulle immobilière.
Jusqu’à présent, la balance commerciale (les Japonais vendent plus de choses à l’étranger qu’ils n’en achètent) sauve le pays mais cette tendance a commencé à se retourner il y a une dizaine d’années. D’abord épisodiquement puis plus régulièrement. Les fonds de pensions japonais vendent régulièrement des actifs pour payer leurs retraités.
Comme vous le savez, l’or s’est apprécié en moyenne de 20% dans les grandes devises depuis le début de l’année. Mais contre le yen, l’or s’est apprécié de 25%. C’est un écart un peu plus important.
Évolution du prix de l’once d’or en yen depuis le début de l’année
Pour dire les choses autrement et plus précisément, depuis le début de l’année, le yen perd plus vite de son pouvoir d’achat que les autres devises (dollar, euro, livre, …). Ce mouvement s’est fait surtout en mars, donc un mois plus tôt que pour le dollar ou l’euro.
Voici ce qu’écrivait pour nos abonnés Tom Dyson qui commentait en juillet pour nos abonnés la chute du yen.
Le pays a promis, créé de la monnaie, sauvé des entreprises de la faillite et dépensé plus que ce qu’il ne pourra jamais rembourser. Mais contrairement à ce qui se passe lorsqu’un fonds spéculatif, une banque ou une grande entreprise se retrouve en difficulté, personne ne peut intervenir pour sauver l’État.
Nous allons donc maintenant assister à une gigantesque faillite publique.
[…] Le Japon a été la première nation à mettre en œuvre le quantitative easing (le rachat des obligations souveraines par la Banque centrale), à contrôler la « courbe des taux » et à mettre les taux d’intérêt à court terme à zéro. Le Japon est précurseur sur la voie que les États-Unis (et l’Europe) emprunteront.
Durant des années, nous avons prédit que les planificateurs centraux japonais utiliseraient le marché des devises comme soupape de sécurité pour absorber les pertes après l’éclatement de leur bulle d’actifs. Ce qui a commencé au Japon et nous mènera à une dévaluation synchronisée et mondiale des grandes devises.
Beaucoup d’autres devises devront emprunter la même voie que le yen lorsque la crise des dettes publiques se généralisera.
Les gouvernements sacrifient toujours la monnaie lorsqu’ils sont dans l’impasse du surendettement. Dans ce processus, il est logique de penser que la dette se « renationalisera ». Les fonds de pension se débarrasseront de leurs dettes étrangères qui ne leur seront plus d’utilité puisqu’elles ne leur rapporteront plus suffisamment.
Pour nous, modestes citoyens, la difficulté est qu’il n’y aura pas vraiment de monnaie refuge ... Sauf l’or. Même avec l’or, il y aura probablement des pays où il restera négociable pour le simple citoyen (les pays qui n’ont rien à craindre) et d’autres où cela deviendra fiscalement dissuasif voire impossible (les pays aux finances publiques les plus délabrées).
Quand Bruno Le Maire a du flair
Sans attendre la mise sous tutelle financière de la France, Bruno Le Maire a choisi sa future destination : la Suisse. Il s’apprêterait à enseigner à l’École polytechnique de Lausanne « sur les questions européennes, les questions de gouvernance et l’articulation entre secteur public et secteur privé ». Souhaitons à ses futurs étudiants que ses cours soient plus divertissants que ses romans.
Avisé, notre ministre aurait commencé à négocier sa reconversion dès novembre 2017 selon Le Canard enchaîné.
Reconnaissons que c’est plutôt bien joué. Le Maire sera à l’abri dans un pays prospère, politiquement et fiscalement stable, très peu endetté. Certes, la Banque fédérale suisse a pris la décision d’enchaîner le franc suisse à l’euro (le peg en jargon financier). Mais ce genre de manipulation ne tiendra plus si l’euro se disloque.
Le déménagement de notre ministre devrait être rapide si l’on se réfère à sa déclaration de patrimoine (disponible ici). Il n’a que des parts (minoritaires) de SCI dans une maison située dans les Pyrénées Atlantiques, une commode, quelques lithographies et tableaux, 1 829 € d’assurance-vie et 89 110 € d’épargne liquide dont le gros morceau (66 577 €) est un PEL. La cigale voyagera léger, sans avoir besoin de vendre de l’immobilier et ne devrait pas être harcelée par la DGFIP. Même si l’exit taxe (à laquelle il était défavorable en 2018) était rétablie, il passerait largement sous les radars de son ex-ministère.
Pour nous qui n’aurons pas la chance d’assister au naufrage à l’abri, la situation à venir sera plus délicate à gérer.
Pour certains observateurs, tels que Tom Benoit d’Or.fr, les jours paisibles sont comptés : il n’y aura très bientôt plus d’acheteurs étrangers de dette française à des taux aussi ridicules. Toute déclaration de soutien de la part de la Banque centrale européenne ne ferait que précipiter les choses plutôt que calmer le jeu.
Les mêmes pour faire plus de tout ce qui n’a pas marché
Après la nomination de Michel Barnier au poste de Premier ministre, le 5 septembre, le rendement de la dette française à 10 ans s’était détendu, passant de 3,002% (le 4 septembre) à 2,8786%. Mais depuis, Barnier tarde à former son gouvernement. Après avoir parlé de « justice fiscale », déclaré « la situation budgétaire que je découvre est très grave », les taux sont remontés à 2,9320 (18 septembre) et ceci malgré une baisse des taux directeurs annoncée par la Banque centrale européenne. Or en principe, une baisse de taux directeurs entraîne tous les autres taux à chuter.
Les marchés financiers (les acheteurs étrangers) semblent avoir conclu que couvrir le déficit actuel par une rentrée d’impôts supplémentaires n’est pas une solution viable mais un acte de fuite en avant, une cavalerie.
Renaissance, le parti de Macron, et la Droite républicaine, restent résolument opposés à toute hausse d’impôts et Barnier ne peut gouverner sans l’appui de ces élus.
Mais aucune mesure d’économie sérieuse sur les dépenses publiques n’est à l’ordre du jour.
La situation est donc toujours aussi instable politiquement. La réduction des dettes publiques devient de plus en plus difficile et l’évolution des cours de l’or témoigne que notre thèse de « dévaluation mondiale synchronisée » est plus que jamais à l’ordre du jour.